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Synthèse

XII° colloque du Centre International de Rencontres sur le XVII° siècle

Université de Durham, U.K.,  26-29 mars 2012

 

«La France et l’Europe du Nord au XVII° siècle, De l’Irlande à la Russie »

 

Conclusion du colloque par

 Pierre Ronzeaud

 CIELAM   Aix-Marseille Université 

 

            Je n’ai pas la prétention tartarinesque ou trissotinesque de pouvoir vous proposer, impromptue, immédiatement après la dernière communication, une véritable synthèse de nos travaux. Tâche d’ailleurs rendue impossible par la variété des lieux, des objets, des méthodes mis en jeu dans les vingt-deux excellentes études que nous avons entendues. Je peux, seulement, ainsi, tenter, à chaud, un simple rappel de quelques éléments saillants ou porteurs de notre réflexion collective et esquisser quelques remarques à leur sujet, que je déclinerai volontiers en termes, à la fois viatiques et dynamiques, de « trajets », de «transferts », de « translations », de « transgressions» et peut-être globalement de « transitions » et que je dédierai bien sûr à Richard Maber et à Jan Clarke, nos merveilleux hôtes.[1]

 I. Trajets

            Le sujet même de notre colloque : «La France et l’Europe du Nord au XVII° siècle» induisait un processus à rebours des habitudes culturelles dix-septiémistes, enclines à regarder majoritairement vers le Sud (Italie, Espagne), dans une logique analeptique de quête d’un passé fondateur et d’héritage de modèles, plus que vers le Nord (« De l’Irlande à la Russie »), dans une logique proleptique de projection vers un futur transformateur et d’invention de questionnements autres. Même s’il me faut immédiatement corriger cette première remarque en référence à Christian Biet, plaidant en véritable « inventeur » (au sens juridico-policier de découvreur de trésors) pour la prise en compte de sources élisabéthaines dans le théâtre français de le première moitié du XVII° siècle ou à Christian Zonza montrant l’influence des sources anglaises dans les Nouvelles Historiques françaises de la seconde moitié du même siècle. Et même s’il me faut également prendre en considération, dans cette optique correctrice de ma première proposition, l’espèce de prolongement de la dynamique Sud-Nord qu’ont constitué les études présentant diverses sortes d’influences fondatrices françaises à l’étranger : celle de Jie Chen sur la troupe itinérante de la Grande Mademoiselle à Bruxelles, celle de Marie-Claude Canova-Green sur l’impact immense de Molière sur les comédies jouées à Londres sous la Restauration, celle de Pascale Thouvenin sur Rapin et les poétiques anglaises, celle d’André Laidli sur Christine de Suède lectrice et imitatrice de La Rochefoucauld.

            Mais cette bipartition antagoniste n’est que la résultante d’un positionnement vertical, qui pourrait être transposé sur un plan horizontal, faisant apparaître la permanence d’une attirance traditionnelle de l’Est vers l’Ouest : tropisme parisien mobilisant les voyageurs allemands évoqués par Richard Maber, tropisme versaillais attirant un diplomate comme Spanheim, présenté par Jean Garapon ou une princesse comme Sophie de Hanovre présentée par Christine McCall Probes. Et ce mouvement s’inverse à son tour, quand on se rend compte que des curieux comme Ménage, Marigny, Chevreau, Bigot, se rendent en Allemagne ou en Hollande pour rencontrer des érudits célèbres, ou qu’une fois dépassée la première fascination, les hôtes allemands de la cour de Louis XIV envoient à leurs correspondants des relations bien moins tentatrices.

 II. Transferts

Mieux vaut donc parler de transferts en insistant sur la réciprocité des échanges. Ainsi en va-t-il de la République des lettres et des savoirs, telle qu’elle nous a été présentée par Emmanuel Bury, avec la Suède et la Hollande de Pierre-Daniel Huet, ou par Chantal Grell, avec les contacts franco-polonais, en matière astronomique, astrologique et alchimique animés par Pierre Desnoyers. On pourrait même parler comme Nicolas de Brézé, non plus de croisements mais de parallélismes, avec la critique de la scolastique engagée respectivement mais complémentairement, par Descartes et par Hobbes. Mais le meilleur exemple est sans doute fourni par le Refuge dont la situation particulière (exil des uns chez les autres) amène à reconfigurer de manière complexe ces transferts culturels. Pierre Bonnet a en effet montré que le tolérantisme d’un Basnage de Beauval avait à voir avec celui de Bayle, comme avec celui de Locke, tandis que Rafaella Leopardi suivait la diffusion, à partir de la Hollande, du contractualisme d’un Jurieu s’inspirant des monarchomaques français du siècle précédent, et qu’Isabelle Trivisani-Moreau faisait apparaître la complexité des situations des réfugiés protestants en Hollande et en Angleterre en relevant des contradictions et des ambiguïtés dans leurs Mémoires d’exil.

 III. Translations

Il  s’agit même parfois de translations, quand des problèmes de traduction entrent en jeu, comme pour Rapin, mais aussi quand s’y greffent  des phénomènes de réécriture, comme pour les versions suédoises des Maximes, les Amphitryon ou Psyché anglaises, ou comme pour le badinage épistolaire galant de Scarron et de la Reine de Suède étudié par Jean Leclerc. La question qui vient alors à l’esprit est celle de l’évaluation des contenus de ces transferts : sont-ils seulement reproductifs ou imitatifs, ou sont-ils novateurs et transgressifs ?

 IV. Transgressions

Ce qui frappe d’emblée, sans surprise, c’est la prégnance des formes de reproduction des topiques culturelles héritées entraînant préjugés défavorables, a priori discriminants et exclusions réflexes. La conférence de Rainer Zaiser a mise en lumière la récurrence des représentations légendaires et mythiques liées à un imaginaire « boréal » qui décline, paradigmatiquement les caractères affreux des solitudes glacées ou de leurs barbares habitants. Que dire du manque d’esprit des allemands stigmatisé par Bouhours, de leur ivrognerie daubée par les satires, du mercantilisme de hollandais que les pamphlétaires emblématisent en marchands de Gouda, et je glisserai, ici, à Durham, sur la traîtrise des indigènes de l’Albion burlesque de Saint-Amant, pour évoquer seulement in fine l’avarice des écossais de Sorel ! Et que dire de la férocité des moscovites peints par Poisson en « turcs » sur la scène comique comme Jim Gaines l’a montré, ce que des anecdotes rapportées par La Mothe le Vayer confirmeraient, malgré le relativisme sceptique que Ionna Manea a relevé chez lui. Et que dire des lapons animalisés et diabolisés, même si, comme Sylvie Requemora-Gros l’a souligné, ils sont, en creux, subtilement instrumentalisés par l’astuce libertine de ce « joueur » qu’était Regnard. Ce qui montre que la conformité peut n’être pas conformiste et l’imitation basculer dans la transgression.

En effet, même si, on le sait, les expériences viatiques de l’ailleurs amènent souvent la confirmation de l’ici, c’est parfois aussi sa remise en question qui ressort de ces passages dans l’Europe du Nord.

J’évoquerai ainsi :

-la transgression des représentations monarchiques absolutistes, à travers l’image scandaleuse de Christine de Suède véhiculée par certains des textes analysés par Nathalie Grande, mais aussi avec les contre-exemples politiques donnés par l’introuvable monarchie-républicaine polonaise, l’incompréhensible système impérial germanique, l’inacceptable système collégial hollandais,  et surtout par la désastreuse révolution anglaise de 1688,

-la transgression des valeurs héroïques nobiliaires françaises, avec le rôle des corsaires dans les combats maritimes, l’inondation de la Hollande, la suprématie stratégique des chefs de guerre suédois, savoyard, anglais,

-la transgression de l’universalité catholique avec l’échec des conversions forcées des réformés, la vigueur des controversistes protestants, mais aussi avec l’influence corrosive de pensées hétérodoxes : celle de Spinoza d’abord connue par Schouppe, celle de Locke d’abord diffusée par Jean Leclerc,

-la transgression des modèles Anciens d’autorité avec des Modernes qui dans leur épistémologie progressiste prennent en compte des savoirs scientifiques venus du Nord (Newton, Leibniz), ce que symboliserait la Licorne devenue, grâce à la correspondance entre Ole Worm et Isaac de Lapeyrère, simple narval, dans un glissement du merveilleux universel vers le naturel nordique dont Myriam Marrache-Gouraud nous a raconté la lente progression.

V. Transitions

            C’est donc par l’idée de transition que je voudrais terminer. Notre voyage vers les pays du Nord a été aussi, on ne s’en étonnera pas puisque les objets de la plupart des communications se situaient dans la seconde moitié, voire vers la fin du XVII° siècle, un voyage d’un siècle vers l’autre, vers ce XVIII° siècle qui en prendra certains pour modèles. Le simple fait d’avoir entendu à plusieurs reprises, posées en écho à Marana ou à Montesquieu des questions comme « Comment peut-être allemand, écossais, moscovite ou lapon ? », invite, en effet, par delà l’ironie satirique, à retrouver la valeur heuristique de l’interrogation du Fontenelle des Entretiens sur la pluralité des mondes : « Pourquoi pas ? ».

            Même si ce même Fontenelle, qui fut, comme l’évêque bibliothécaire dont on nous a fait découvrir hier, dans la splendide bibliothèque de l’université de Durham, la collection de six cents ouvrages français, dont quatre-vingt ne figurent pas à la BN parisienne, quasiment centenaire, posait encore, dans sa Digression sur les Anciens et les Modernes, une limite nord du savoir et de la civilisation en affirmant qu’il ne pouvait y avoir de grand auteur lapon ou nègre. Est-ce trop optimiste de dire qu’il aura fallu plus de deux siècles pour que disparaissent de telles exclusions, de tels rejets de l’autre et de l’ailleurs ? Sinon, affirmons, par delà notre négritude assumée, pour conclure, notre laponité revendiquée.  

 

 Pierre Ronzeaud

CIELAM, Aix-Marseille Université

 

 

 

 

 



[1] Ces propos sont donnés ici comme tels, dans leur oralité, pour conserver une peu de la vie conviviale du colloque magnifiquement organisé par Richard Maber et Jan Clarke.

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